Le Noël de Mamanthé

Marie-Jo, l’une des filles de Mamanthé et Mortimer, raconte à sa fille la préparation des fêtes de Noël, avec quelques « passages du coq à l’âne » dignes du parler créole :

Mona : « A quel moment commenciez-vous à préparer Noël ? »

Marie-Jo : « Les fêtes de Noël se préparaient d’une année sur l’autre. Douze jours après Noël, mon papa plantait l’igname « sasa » dans un trou qu’il avait creusé et dans lequel nous mettions depuis plusieurs mois les épluchures de légumes pour faire de l’engrais. Ca donnait des ignames énormes, gros comme ça… Nous élevions un cochon, toujours un mâle, pendant un an : il était nourri avec des bananes vertes, et avec les restes de nos repas car nous n’avions pas de réfrigérateur.
Trois mois avant Noël, oncle Joseph (le frère de ma manman) venait « couper » le cochon, c’est à dire le castrer, pour lui enlever le mauvais goût ».

Mona : « Y avait-il des réunions entre amis ou en famille avant Noël ? »

Marie-Jo : « Bien sûr : le jour de Noël approchait, et nous nous faisions une joie d’être réunis, mon papa, ma manman et mes frères et seurs, autour d’un bon repas. Mais nous fêtions la naissance de Jésus bien avant le 24 décembre : il y avait d’abord les cantiques, que nous chantions dès le mois de novembre. Mon papa aimait ça et il n’attendait pas le premier dimanche de l’avent. On se réunissait , soit chez nous, soit chez les voisins, pour chanter Noël. J’ai gardé mon livre de cantiques. On mangeait tous ensemble et les grands buvaient, surtout les hommes qui demandaient un ti-sec ».

Mona : « Il y avait aussi du shrubb ? »

Marie-Jo : « Oui, mais il y avait aussi le punch avec du sirop. Quelques semaines avant Noël, on préparait le « sirop groseille » qui allait servir à faire le punch. Ma manman allait en vendre une partie sur le marché de Fort-de-France. J’ai toujours vu ma manman partir avec son panier sur la tête pour aller vendre les fruits et les légumes de notre terre sur le marché ».

Mona : « Continuons avec les préparatifs ».

Marie-Jo : « Oui, le 23 décembre, ma manman arrachait l’oignon-pays, et le coupait avec du thym, du persil, de l’ail. Elle coupait tout ça avec un gros couteau et on entendait « tchak, tchak, tchak, tchak, tchak, tchak… ». Nous mettions aussi du pain rassi à tremper pour faire le boudin.
Le 24 décembre, oncle Joseph et grand-père Hyppolite (le papa de ma manman) venaient tuer le cochon à 5h00 du matin. Ils le pendaient la tête en bas, et lui ouvraient le ventre pour enlever les boyaux. Nous allions les laver à la rivière – à cette époque tout le monde faisait comme ça -, nous les lavions bien, ensuite nous remontions la rivière pour encore les laver, ils ressortaient bien bien propres et tout blancs.
Pendant ce temps ma manman préparait les oreilles du cochon : elle les faisait bien griller sur le charbon de bois, elle les coupait en petit morceaux et elle les faisait en salade avec beaucoup de piment pour donner à manger à ceux qui étaient venus tuer le cochon ».

Mona : « vous ne mangiez quand même pas un cochon entier pour Noël ? »

Marie-Jo : « Non, les plus gros boyaux étaient réservés pour faire l’andouille : on les faisait fumer et on les pendait au plafond de la cuisine. On les mangeait à Pâques avec des pois d’angole.
Les autres boyaux étaient gardés pour faire le boudin. Ensuite oncle Joseph et mon grand-père Hyppolite découpaient le cochon. Hyppolite était boucher de métier. Mon oncle Joseph ne travaillait pas, c’était un pauvre monsieur, je l’aimais beaucoup ».

Mona : « Pourquoi était-ce un pauvre monsieur ? »

Marie-Jo : « Eh bien un jour nous avons demandé à ma manman pourquoi il était toujours mal habillé : elle nous a raconté que lorsqu’il était jeune garçon, alors qu’il jouait à lancer des pierres, il avait crevé l’oeil du cheval du voisin. Ce dernier l’attrappe et lui dit : « tu as crevé l’oeil de mon cheval, à partir d’aujourd’hui tu ne pourras plus t’habiller et tu ne pourras jamais te marier ». J’ai toujours connu mon oncle Joseph avec des pantalons déchirés (parfois il avait ses fesses dehors), et il ne s’est jamais marié ».

Mona : « Alors ce cochon, qu’en faisiez vous après l’avoir découpé ? »

Marie-Jo : « D’abord on mettait de côté 2 kg pour tante Ya-ya et 2 kg pour tante Mémé (les deux soeurs de ma manman, Julia et Merlina). Mais ce n’est pas tout : mon papa allait le jour même à Fort de France pour apporter de la viande à ma marraine et sa soeur Constance.
Tout le restant de la viande était pour nous. On la mettait dans des « coucous », des pots en calebasse que faisait mon papa : il coupait un couvercle en haut d’une grande calebasse, et reliait les deux parties avec de la ficelle pour fermer le coucou. On utilisait aussi des jarres en terre cuite.
La viande était mélangée avec du gros sel qui venait de la Saline, à Sainte-Anne, : on laissait ça saler pendant un mois environ avant de le manger.

Mona : « Et finalement que gardiez vous pour le repas de Noël ? »

Marie-Jo :  » Pour Noël on gardait le sang pour faire le boudin, de la viande pour le ragoût de cochon, et les morceaux les plus maigres pour les pâtés. Le 24 au soir on mangeait les pâtés et le boudin. Les grands buvaient du shrub. Le 25 on mangeait aussi le boudin et les pâtés, et en plus il y avait le ragoût de cochon avec les pois d’angole, et comme dessert le pâté coco.

Mona : « Et le 24 il n’y avait que le repas du réveillon ? »

Marie-Jo : « Noooon ! D’abord on allait à la messe de minuit ! Mes parents ne venaient pas toujours, alors je partais avec mes soeurs, des voisines, des amies. Nous faisions 7 kilomètres à pied pour aller jusqu’à l’église de Saint-Joseph. En sortant de la messe nous passions de maison en maison pour chanter Noël, on nous donnait des pâtés ou du râgout.  »

Mona : « Et les cadeaux de Noël ? »

Marie-Jo : « Des cadeaux, non, ça ne se faisait pas ! Nous étions tellement contents d’être tous ensemble, ça nous suffisait ! Je peux dire que j’ai eu une belle enfance ! ».

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