Je croyais avoir quitté la Guadeloupe en Juillet 2007, mais voila que les évènements de cette année
m’y ramènent. Je suis collée devant ma télévision pendant des heures. Chaque jour, je suis
suspendue au téléphone à m’entretenir avec mes anciens amis et voisins de Montebello.
« Dans les années soixante, quand j’étais élève au lycée de Baimbridge, le chanteur Guy Konkèt
avait sorti un tube : « LaGwadloup malad ». Vous vous en souvenez ? me demande Elaise, autrefois
mon aide-ménagère, fervent soutien du L. K. P. Cet air ne cesse de trotter par ma tête tellement il
sonne juste aujourd’hui. »
Là, elle chante.
Pour cette mère célibataire de cinq enfants, la situation est particulièrement difficile depuis plus
d’un mois que les écoles sont fermées. Elle a bien essayé de leur faire suivre les cours que des
instituteurs de bonne volonté donnent gratis sur le net. Elle n’y est pas parvenue. Ils préfèrent
descendre pêcher des » ouassous » à la ravine ou chaparder tout ce qu’ils peuvent. Hier, une
pintade, subtilisée à quelle basse‐cour ? Elaise tremble : « A présent, dit‐elle, en Guadeloupe, tout
le monde est armé et un coup de feu est si vite parti. »
Dans le temps, Montebello était formé de deux parties très différentes : le bas Montebello, amas de
cases en planches et le haut Montebello où s’élevaient les élégantes maisons de changement d’air
des fonctionnaires. Aujourd’hui, tout change. Tout se mélange. Surtout depuis qu’une cité de H.L.M.
a été construite dans le haut Montebello où habitent des blancs‐ France, venus échapper aux
rigueurs de l’hiver et du chômage chez eux et des individus de toute origine, de toutes couleurs.
« On n’est plus chez nous ! déplorent amèrement Lucie et Guy, deux octogénaires, anciens militants
communistes. Ils ont été outrés que ces « métros » se soient déclarés solidaires de ce conflit, sous
prétexte que la vie chère n’affect e pas seulement les Guadeloupéens, mais eux aussi. « Ils
oublient leur 40% de prime « Lui est un avocat à la retraite ; elle une assistante sociale, gens à
pensions confortables, rien de commun avec Elaise, pour l’heure cependant également démunis
qu’elle, puisque banques et distributeurs automatiques de billets sont eux aussi fermés Au début
quand j’émettais des doutes, ils me rabrouaient vertement. Comme Elaise, ils étaient, d ardents
supporters du L.K.P. Ils commencent à s’en détacher, car celui-ci n’a pas encore prononcé les mots
qu’ils espèrent : autonomie ou indépendance. « Qu’attend Elie Domota ? ragent-ils. Il est issu de
l’U.G.T.G. qui n’a jamais caché sa sympathie pour l’indépendance. Il sait bien que les deux cents
euros que le L.K.P. demande pour le relèvement mensuel des bas salaires ne sont qu’un palliatif.
Ce qu’il faut, c’est un changement statutaire » Je suis de leur avis et je crois fermement qu’un
changement statutaire qui mettra fin à la situation économique coloniale du pays est la SEULE
solution, à ses maux. J’imagine qu’Elie Domota le sait bien. Mais l’ensemble des associations qui
forment le L.K.P. et l’ont nommé à leur tête ne l’ont pas mandaté pour cela. Les mots d’autonomie
ou d’indépendance font peur à la, population de la Guadeloupe. Elle se raccroche aux bénéfices d’un
Etat-Providence, moribond refuge contre le réel. Elle craint que le gouvernement français, lui, ne
les prononce. Sarkozy n’a-t-il pas parlé d’Etats Généraux ? O angoisse ! Il « n’aime » pas les
Départements d’Outre-Mer comme jadis le paternaliste Chirac.
Cependant, pour mesurer la profondeur de la crise qui secoue la Guadeloupe avec les dérapages de
violence, les coups de feu sur les forces de l’ordre. Je ne les voyais guère à Montebello avec leurs
dreadlocks roussies, leurs jeans trop larges et leurs regards sans espoir. Ils se massent à Boissard ou
Lacroix. Leur rêve de s’en sortir passe par la musique. Ah ! devenir Michael Jackson ou plus
modestement Admiral T. Ceux-là sont prêts à aller jusqu’au bout.
La « maladie de la Guadeloupe » a une double nature. D’abord, c’est une crise identitaire dont je
ferai remonter les causes très loin, à 1848. A mes yeux , l’abolition de l’esclavage ne s’est
accompagnée d’ aucune « révolution culturelle » pour employer une phraséologie moderne. C'est-à dire
qu’il n’y a eu aucune réhabilitation de l’Afrique et de ses valeurs. Aucune connaissance de sa
civilisation. Le seul mot d’ordre donné aux nouveaux citoyens a été d’imiter leurs anciens maîtres
afin de prouver qu’ils méritaient le nom d’hommes. De là, un profond traumatisme dû à cette
ignorance ; à ce mépris des origines. Nul ne peut se construire sans l’évaluation et la fierté du passé.
Ensuite, c’est une crise économique. Malgré les séduisants changements d’appellation, (DOM,
DFA))), la Guadeloupe reste rattachée à la France par un pacte colonial qui n’a jamais été dénoncé.
Elle est un marché pour les produits manufacturés en provenance de la métropole, ce qui implique
qu’elle ne produise rien. Elle n’a qu’une fonction : produire en contrepartie une matière première : le
sucre de canne dont on connait les avatars. Depuis la chute de ses cours due à la concurrence du
sucre de betterave n’a pas été valablement remplace (bananes, agrumes, melons) . La Guadeloupe
importe tout et est incapable de nourrir ses enfants. Ajoutons à cela un système de taxation et de
marges abusives tolérées par les élus locaux. Crise identitaire, crise économique : c’est beaucoup
pour 400 000 habitants perdus dans un monde globalisé de plus en plus indéchiffrable.
Cependant, il ne suffit pas d’analyser les causes d’un mal. Il faut y trouver des solutions. La solution
ne peut être que collective. Il faut cesser de manquer de confiance en nous. D’avoir peur de demain.
Se dire « Yes, we can ! ». Etre prêt à souffrir, à supporter des sacrifices. Tant que nous en serons à
tendre la main et à nous contenterons d’une augmentation salariale de 200 euros par mois, nous
serons loin du compte.
Maryse Condé
Ecrivain